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12 décembre 2018 3 12 /12 /décembre /2018 17:38

La révolte des “gilets jaunes” révèle le basculement dans un nouvel âge du social.[…]  Ce ne sont plus les classes sociales qui constituent la société, mais les positions sociales [1]».

Certes comme l’écrit le philosophe ce mouvement traduit bien « le sentiment de ne compter pour rien, de mener une existence rétrécie, de vivre dans un monde profondément injuste [2]» et donc pour ces participants aux préoccupations diverses et non structurées, une nécessité de se rapprocher, de constituer un groupe pour faire entendre leurs voix dans un monde si violent et si vide d’espoir. Mais en plus que de position sociale, c’est à la constitution de  postures numériques à laquelle on assiste.

C'est par les discours que les individus et les groupes sociaux définissent et reconfigurent leurs identités qu'elles soient ethniques, culturelles, nationales ou régionales.[…] On peut dire alors qu'on assiste à l'éclatement de modèles dominants au profit d'identités qui sont davantage singularisantes, incertaines mais individualisées. Notre identité est plurielle et mouvante et elle se construit dans et par l’interaction, laissant alors une grande place à l‘intersubjectivité. Il convient alors de rentrer davantage dans l'analyse des interactions quotidiennes, en partant des catégories « bricolées » par les individus et non seulement des catégories officielles produites par les institutions[3] ».

Les identités traditionnelles s’effritent submergées par le tsunami de la révolution numérique qui remplace la proximité sociale, morale ou politique par celle des  "like" déclenchés spontanément sur les réseaux sociaux sous l’action d’une amygdale toute puissante qui gère nos émotions, déconnectée de toute référence à la réflexion, de toute référence à un groupe autre celui de la myriade des oubliés du système…...Il s’agit de véritables injonctions identitaires auxquelles on se soumet par désir de fuir la solitude dans laquelle l’absence d’espoir nous plonge.

La communication électronique renvoie ainsi aux conditions de participation personnelle intense propre à l'époque orale et au sujet tribal. De cette condition naît le sujet électronique moderne. Ce sujet n'est plus l'individu rationnel et détaché de l'époque typographique. Il ressemble davantage au sujet tribal et se caractérise, comme le sujet tribal, par une soif d'interaction personnelle profonde avec les autres et avec l'environnement. La réorganisation de notre identité tourne autour de l'information [4]».

Chacun peut ainsi « désormais s'inventer de nombreuses identités, mais aussi de les vivre dans un véritable échange avec d'autres internautes ».

Ils peuvent également s’unir sur le terrain à travers ce lien fragile de leur colère « dans laquelle se mêlent l’urgence et le flou[5] ».  .

Mais dans cette transformation profonde de l’identité personnelle, le caractère biaisé de l’information diffusée dans un fatras informe de bruits et de fureurs par les réseaux sociaux, dominée par le piège de l’émotion, fausse la construction de manière invisible et sournoise.

Prendrons-nous un jour conscience qu’avec Facebook, Twitter, Google ce sont aux algorithmes que nous avons donné le pouvoir de façonner notre identité en attirant notre attention non pas sur les faits, sur la vérité, sur le raisonnement mais sur l'apparence, sur l'émotion manipulée par des images souvent sorties de leur contexte, sur des hypothèses pourvu qu’elles soient les plus incroyables, les plus ignobles, les plus atroces, les plus dérangeantes. C'est le triomphe de la post-vérité par « la diffusion bien plus vaste de discours qui n’accordent aucune importance à la distinction entre vrai et faux »  qui risque de nous entrainer vers l'abime d'une décomposition de nos identités personnelles ramenées à la couleur d'un gilet.......... ?

Patrice Leterrier

12 décembre 2018

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[1] Pierre Rosanvallon

[2] ibid

[3] Michel Bourse « variations sur le discours identitaire »

[4] ibid

[5] Pierre Rosanvallon 

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